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Systèmes de croyance et pratique médicale
dans un quartier populaire de Fortaleza (Brésil)

Docteur Antônio Mourão Cavalcante

Juin 2009. Presque 25 ans se sont écoulés depuis que le psychiatre et anthropologue brésilien Antônio Mourão Cavalcante m’a confié la traduction de sa thèse sur les systèmes de croyance et la médecine populaire dans le Nordeste brésilien.

À l’époque, il y a un an que je survis difficilement à Fortaleza avec Marielle, aujourd’hui devenue mon épouse, en donnant des cours particuliers de français. Les temps sont difficiles. L’inflation avoisine les 500 % par an. Nous ne mangeons pas toujours à notre faim.

Fortaleza est alors une ville très provinciale endormie sous le soleil de l’équateur. Le Ceará est l’état le plus pauvre et le plus arriéré du Brésil. Sans doute le plus attachant aussi. Quoi qu’il en soit, ce caractère provincial présente un avantage énorme : tout le monde connaît tout le monde. Quelques mois auparavant, j’ai ainsi fait la connaissance du psychiatre et anthropologue Adalberto Barreto. Il rédige sa thèse sur la médecine populaire en milieu rural dans le Nordeste mais, ne sachant pas taper à la machine, il cherche quelqu’un pour effectuer la saisie de ses brouillons, déjà en français.

De fil en aiguille, il me fait connaître Mourão. À l’époque, tous deux enseignent à l’Université Fédérale et l’Université de l’État du Ceará. Ils dirigent également une petite clinique psychiatrique. De son côté, Mourão est en train de rédiger sa thèse sur le même thème, mais en milieu urbain. Son français est irréprochable, mais il écrit en portugais. On maîtrise toujours mieux sa propre langue, surtout lorsqu’il s’agit d’exprimer des notions parfois complexes. De plus, sa thèse comporte un certain nombre de transcriptions d’entretiens avec des habitants du quartier étudié.

Comme nous sommes très pauvres, Marielle utilise la seule table de l’appartement pour taper la thèse d’Adalberto à la machine. De mon côté, je suis assis dans le hamac et rédige la traduction au crayon à papier sur des feuilles volantes posées sur un tabouret. Aujourd’hui, un demi-millénaire plus tard, j’écris ces lignes assis dans un fauteuil en cuir, sur un clavier ergonomique et face à un écran de 24 pouces...

Deux ou trois fois par semaine, Mourão passe à notre appartement de la plage de Mucuripe après dîner. Nous relisons ensemble les passages que j’ai traduits. Il faut dire que je ne dispose d’aucun dictionnaire. Si les textes rédigés par Mourão ne présentent pas de difficulté particulière, les transcriptions des entretiens sont une autre paire de manches. Je ne comprends évidemment pas toujours certaines expressions du parler populaire et il faut restituer, dans la mesure du possible, les fautes de grammaire, de syntaxe, etc. sans donner l’impression d’en faire trop.

Ces réunions sont l’occasion de bavarder et, pour Marielle et moi, très enrichissantes. Ne résidant que depuis un an à Fortaleza où nous sommes arrivés un peu par hasard, nous ne connaissons quasiment rien du Brésil. À cette époque, nous n’avons ni la télévision ni les moyens d’acheter la presse, encore moins des livres. Et, évidemment, en 1985, nous sommes encore bien loin d’Internet. Nos seules sources d’information sont donc les conversations avec nos élèves et nos amis. Au cours de ces réunions, nous apprenons donc beaucoup sur l’histoire et la culture du Ceará et du Brésil. Ces soirées sont un de mes meilleurs souvenirs de cette époque.

Aujourd’hui traducteur indépendant depuis une quinzaine d’années, j’ai calculé que, depuis 1994, j’ai traduit au moins quinze millions de mots. Autant dire que les 50 000 mots de la thèse ne sont qu’une goutte d’eau dans cet océan. Par ailleurs, avant et après le Brésil, j’ai connu bien d’autres pays. Cependant, depuis, je ne voyage plus de la même manière. Photographe et vidéaste amateur, je m’efforce désormais, dans la mesure du possible, de montrer avant tout le quotidien et ceux qu’on appelle ici le povão, c’est-à-dire les petites gens qui constituent, quel que soit le pays, la majeure partie de la population. Pourtant, comme Mourão, j’ai le sentiment d’être sorti différent de cette expérience.